Nous arrivons à Kannur grâce à Mr Ravi notre driver un peu trop zélé. Ce dernier nous a activement mis en retard pour traverser des zones forestières et nous donner encore une dernière chance de voir le tigre. Cela nous fait bien sourire.
Kannur est une ville côtière du nord du Kerala, sans franc intérêt. Mais il s’y passe des drôles de choses que nous sommes décidés à tirer au clair. Ici, il est dit que les dieux marchent parmi nous. Il y a de quoi être curieux !
Nous rejoignons notre guide Lidin en fin d’après-midi. Il nous conduit à un temple, ou plutôt une cour pavée au milieu d’une forêt, où nous serons introduits aux dieux en personne. Il nous explique que lorsque le système de caste, aujourd’hui (presque) aboli au sud de l’Inde, était en place, les plus défavorisés n’étaient pas authorisés à entrer dans les temples, ni même à s’en approcher. Ces communautés, à défaut d’avoir accès aux lieux de culte, auraient alors créé des rites qui se déroulaient dans les villages. Les rites en question, ce sont les Theyyam. Un Theyyam est une histoire, celle d’un dieu issu du folklore local, rattaché à la religion hindoue. Elle est interprêtée par des hommes de la communauté qui endossent un costume, personnalisent le dieu et réalisent alors des mouvements d’arts martiaux, de danse ou des acrobaties. Il existeraient des centaines de différentes histoires, ou Theyyam, qui seraient chacunes codifiées précisément (costumes, armes associées, mouvements, …). Seuls les interprètes, selectionnés dès l’âge de 10 ans puis formés à la musique et aux arts martiaux, seraient en connaissance et se transmettraient le script des Theyyams. Evidemment, comme dans beaucoup d’événement de ce type, les femmes ne sont pas authorisées à incarner les dieux, ou les déesses.
Lidin nous raconte que certains Theyyams incluent des acrobaties avec le feu. Il nous pointe du doigt un interprète et nous fait remarquer l’énorme anneau en or qui orne son poignet. Cet interprête en particulier réaliserait occasionnellement des performances lors desquelles il sauterait sur une montagne d’environ 3 mètres de haut de charbon ardent. Cet exploit, quelque peu stupide selon nous, lui a valu de porter le volumineux anneau en or. Les acteurs de Theyyam sont de vraies stars locales.
Chaque Theyyam se déroule en trois temps. Il y a un premier temps pour la préparation, un temps pour la représentation, et un dernier temps pour le conseil.
La préparation : chaque interprète est accompagné de ses jeunes assistants-apprentis, qui sont souvent des membres de la famille. Les apprentis préparent les coiffes, réalisent le maquillage sophistiqué, puis mettent en place le décor. Le maquillage est réalisé avec des pigments naturels tels que le curcuma et la terre rouge typique de la région. L’interprête se laisse mollement recouvrir de milles parures qui lui permettront de se transcender en dieu.








La représentation : les apprentis se mettent aux tambours et à une sorte de hautbois qui accompagnent la drôle de danse du dieu. Selon Lidin, les interprêtes travaillent les arts martiaux et la dance depuis la tendre enfance jusqu’à une parfaite maitrise. Nous, nous restons quelque peu dubitatif à la vue de ces hommes bien en chair qui ne font finalement que quelques pas à gauche et à droite et agitent leurs armes en hurlant (ce n’est pas aussi sophistiqué que la lambada).
Nous verrons en tout cinq Theyyams dont la déesse de la forêt qui bénit les mariages et les enfants …


Le dieu de la mort avec son masque …


Le dieu lion, enfermé dans une structure rectangulaire jusqu’à mi bras …






Le dieu singe avec sa queue, nous le verrons piétiner la braise …




La déesse mère qui boit le sang des démons, entouré d’un halo de milles couleurs …




Le conseil : c’est la troisième et dernière partie du Theyyam. C’est surtout pour cette partie là que les vrais adeptes et locaux accourent. Car le Theyyam, ce n’est pas qu’une danse folklorique, c’est une vraie rencontre avec les dieux. Et ces derniers peuvent se positionner sur toutes sortes de problématiques, contrairement aux idoles en pierre des temples conventionnels. Les familles approchent donc l’interprète, le dieu, et viennent demander conseil, par exemple sur des problèmes de fertilité dans le couple ou sur des échecs professionnels. Les propositions du dieu sont souvent peu précises voires oniriques. Cette psychothérapie a bien sûr un prix. Le conseil sera surement plus précis selon la quantité de roupies … Le Theyyam, c’est lucratif !

Nous aurons vu en tout cinq Theyyams. Un premier le soir de notre arrivée, ensuite deux autres à 4h du matin le lendemain puis encore trois dans la journée.
Les photos ont toute un teint verdâtre en raison d’un grand tissu vert tendu au dessus du festival pour faire de l’ombre.
Nous ne pouvons pas franchement dire que nous avons tout très bien compris. Ce que nous pouvons dire, c’est qu’il s’agit d’une vraie richesse culturelle et que les indiens en sont bien conscients. Nous sommes d’ailleurs toujours très bien acceuillis par les locaus qui nous expliquent plus de détails et semblent heureux de nous voir intéressés.
Nous ne pouvons que noter que les femmes restent quasiment absentes de ces événements. Certaines y assistents, mais aucunes ne s’approchent vraiment des dieux.
Quand le sujet de l’équité hommes-femmes est abordé par nos guides, souvent car ils sont choqués de mon travail (nous essayons de ne pas lancer le sujet), ceux-ci sont souvent très banalisant. Un guide nous dira même qu’il ne comprend pas pourquoi les femmes indiennes préfèrent rester à la maison et ne s’intéressent pas aux événement locaux, au milieu du travail, et à la vie sociale en dehors de la famille … Ici, la plupart des femmes ont fait des études universitaires. Pourtant, la très très grande majorité arrête complêtement de travailler après le mariage qui est encore 50% du temps arrangé sur la plupart du territoire. Nous sommes d’ailleurs amusés d’entendre parler à répétition de « la saison des mariages », comme si l’on était dans Bridgerton. Partout, nous remarquons des affiches publicitaires pour des parures ou des habits spécifiquement pour les mariages. Ici, c’est vraiment l’événement le plus important de la vie d’un homme et certainement d’une femme. Enfin bref, ce ne sont que nos impressions …
